JULIA VIRAT

GUIDE DE HAUTE MONTAGNE

Rolex Fastnet Race 2021, une sacrée première course en double.



Les lignes de l’ordinateur dansent encore sacrément devant mes yeux, mais ce sera déjà un net progrès si je ne m’endors pas avant la fin du texte, la tête sur le clavier.

La course semble laisser plus de séquelles qu’il n’y paraît (même si mon œil au beurre noir demi-sel paraissait déjà bien suffisant question séquelles…)


Déjà, ce foutu mal de terre qui va et vient depuis plusieurs jours, mais soyons positifs : j’ai arrêté de me cogner aux murs du couloir en allant aux toilettes la nuit, ça progresse.

C’est fou comme le corps s’est plus rapidement adapté à la mer qu’il ne se réadapte à la terre au retour…

Une semaine de vie dans une machine à laver dont on aurait perdu le bouton off, une semaine de vie à quatre pattes la plupart du temps, agrippées à tout et en permanence, en recherche d’un équilibre particulièrement précaire dans un bateau qui gite, qui tape, qui vibre, qui cabre, qui siffle en permanence…


Et puis la fatigue…

Moi qui suis habituée aux saisons de guide sans fin en montagne, à se lever sans cesse au milieu de la nuit pour charger ses épaules d’un trop lourd sac qu’on ne quitte que très longtemps plus tard, après des heures, des dizaines d’heures d’effort et de concentration, et pour recommencer après trop peu de repos...

Je dois dire que j’ai retrouvé quelques similitudes en mer dans ce que l’on inflige à nos corps !

Nous avons cumulé une quinzaine d’heures de sommeil en 6 jours, ce qui fait vraiment peu.

Quand on parle de sommeil, il s’agit en fait de genres de siestes inconfortables sur un Fatboy (le pouf à billes : notre précieux ami que l’on bichonne et qui est au final à peu près le seul endroit sec du bateau tant on y fait attention !) étalé sur le sol (qui penche toujours, rappelez-vous), dans un état de veille comateuse, prêtes à bondir à la rescousse sur le pont en cas de changement de conditions ou pour une manœuvre quelconque.

La question principale étant de savoir si on reste habillées telles que l’on est, mouillées et engoncées dans nos vêtements de quart, pour réagir plus rapidement, ou alors si on s’offre le confort d’enlever les bottes et les cirés pour une heure ou deux dans le meilleur des cas, au risque de devoir sortir trop vite et en mauvaise tenue, et surtout en payant au réveil le lourd tribut de l’enfilage des bottes trop serrées pour nos pieds gonflés avec des doigts qui font mal, très mal…


Puisque l’heure est aux jérémiades, il serait injuste de ne pas parler justement de ces pauvres petits doigts (qui n’ont rapidement plus rien eu de petit vu comme ils boudinent d’effort !).

J’ai retrouvé cette sensation que je connaissais bien en big wall, celle des mains qui gonflent et qui souffrent de trop travailler, et qui nous le font payer de plus en plus cher chaque jour et chaque nuit passés.

Les articulations font mal, la peau fait mal, les fourmis nous gênent dès que l’on se relâche, les ongles se décollent, la peau craquèle…

Et il faut rapidement oublier tout ça pour remplir toutes les exigences que seules les mains peuvent accomplir. On pleurnichera plus tard (ce que je fais enfin maintenant, désolée pour vous).



Dit comme ça, effectivement, ça ne fait pas rêver…

Alors comment justifier ces étoiles que j’ai dans les yeux et dans le cœur depuis des jours et qui me collent un sourire béat et une sacrée envie de recommencer très vite ?


Il faut que je vous parle déjà des éléments.

C’est beau, c’est sauvage, c’est brut, c’est tout ce que j’aime.

Ça change de couleur et de forme à chaque instant, impossible de s’habituer ou encore moins de se lasser !

Il y a l’eau, il y a le vent, il y a le ciel, et toutes les heures du jour et de la nuit.

J’ai fait des centaines de photos de ces moments, où il ne semble y avoir que cette même ligne d’horizon plus ou moins floue.

Mais chacun de ces instants est gravé de tellement de souvenirs, de sensations, de ressentis, d’aventure…


Au milieu de ces éléments, il y a le bateau.

Cheekytatoo son nom d’identité, Up Sailing son nom de star de course au large, Jolly Jumper ou Bronco son petit nom susurré au milieu de la nuit quand on l’implore discrètement de tenir le coup et de se calmer…

C’est incroyable le lien qui se tisse entre lui et nous. Je n’aurais pas cru pouvoir m’y attacher autant en si peu de temps.

Mais nous sommes accrochées à son flan en permanence et on sait très bien que c’est lui qui nous sortira de là.

En échange, on en prend un soin sans limite.

On passe notre temps à le regarder, à l’écouter, à essayer de le comprendre, régler tout ce qu’il est possible de régler pour que ce soit plus confortable pour lui et pour nous, pour épargner nos fatigues respectives au maximum…

On échange avec beaucoup de bienveillance, sans rancœur aucune, nos maigres heures de sommeil contre des réparations sans fin car son intégrité est souveraine. On se reposera quand il se reposera, le pacte est clair.


Et dans ce chaos, notre équipage à nous deux, Morgane et moi.

Je marque un silence tant ce lien est unique.

Il faut dire que nous nous connaissions assez peu avec Morgane puisque nous nous sommes rencontrées il y a 5 mois, et que même si nous avons avancé ensemble sur pas mal de dossiers depuis des mois, nous n’avions navigué ensemble que quelques journées avant de prendre le départ de cette grosse course.

Nous nous sommes retrouvées toutes les deux dans cette grosse machine à laver pendant 5 jours non-stop, privées de confort, de sommeil, de calme, confrontées à nous-même, à l’autre et aux éléments, avec un même objectif : donner le meilleur.

C’est incroyable de voir comme le même ADN coule alors dans nos veines (désolée pour les puristes qui tenteront de m’expliquer que l’ADN ne coule pas vraiment dans les veines, mais je trouvais ça trop joli pour y mettre plus d’exactitude !)

Je veux dire, sans un mot la plupart du temps, avec beaucoup de bienveillance, les dents serrées et le sourire caché juste derrière, avec toute cette fatigue et ces douleurs… Morgane et moi parlions exactement le même langage.

Il y a un monde entre le sien et le mien, entre son expérience de la mer et la mienne.

Mais aucune différence dans nos tempéraments d’aventurières prêtes à tout donner.

Alors bien sûr, il faut gérer les tempéraments justement, la fatigue et le reste, mais de cela il ne reste que ce sourire complice des grandes choses partagées loin de tout et loin des autres, ce souvenir de ce qui ne sera jamais raconté avec autant de précision que l’image qui reste, indélébile, dans nos cœurs.

On revient de loin, même si ce n’est sans doute pas si loin que ça, on a vécu un sacré truc ensemble, même s’il y en a eu et en aura d’autres, on a vibré, même si la tentation est grande de minimiser l’aventure après coup… mais aujourd’hui un regard qui se croise et toutes les deux on se rappelle, sans un mot.


De quoi se rappelle-t-on ? Je vais essayer de vous raconter, même si c’est frustrant de penser que les mots ne seront pas suffisants pour vous embarquer parfaitement à bord lors de cette longue course…






LA COURSE


La Rolex Fastnet Race est une course absolument mythique, au départ de Cowes (île de Wight) en Angleterre, dont prennent le départ des centaines de bateaux tous les 2 ans depuis une centaine d’années.

Ses particularités sont que les bateaux amateurs y sont présents aux côtés des bateaux de course professionnels et que tout ce beau monde se retrouve dans la même galère à aller enrouler le mythique phare du Fastnet, après avoir traversée la capricieuse mer d’Irlande, avant de rentrer par cette même mer dans des lieux supposés plus cléments. Cette année, exceptionnellement, à Cherbourg en France.

La plupart des bateaux font la course avec des équipages entre 4 et 10 personnes.

Mais cette course sert aussi de qualification pour les quelques équipages en double aspirant à la Transat Jacques Vabre de l’automne.

C’est donc dans cet objectif là que Morgane et moi sommes parties toutes les deux à bord de son Class40, un des très rares équipages en double.


Nous avons pris le départ avec un petit peu de retard sur les premiers concurrents de notre catégorie pour plusieurs raisons : d’une part car la ligne de départ au milieu de 350 bateaux n’est pas si évidente à franchir, d’autre part pour garder une plus grande marge de manœuvre sans être trop collées aux autres, et enfin parce que notre nuit a été remplie de réparations suite au petits dégâts liés au convoyage Cherbourg-Cowes de la veille qui s’est avéré lui aussi bien exigeant (notamment des heures de couture d’une voile bien déchirée…). Nous attaquons déjà fatiguées !

Mais la route est longue, ça ne changera pas grand-chose.

Notre objectif principal étant de faire notre première course ensemble (et première course tout court pour moi), de qualifier notre duo pour la Transat, et de ne surtout pas abîmer notre fidèle destrier, fraichement sorti de 9 mois de chantier dans les mains de cet orfèvre de Rémi.

Aucune urgence pour nous à ce moment-là.

On joue la sécurité.


Nous déboulons donc dans le Fastnet derrière une meute d’Imocas et de Class40 tous plus excités les uns que les autres, et suivies de près par les premiers IRC, tout aussi monstrueux que nos prédécesseurs. Je ne détaille pas plus pour les profanes, peu d’importance.

Ce jour-là, les conditions sont plutôt épiques : jusqu’à 30 nœuds de vent, 35 même en sortie de Solent. Ça envoie sérieusement.

On anticipe, on réduit la toile à son minimum et on essaye de rester maîtres du bateau au milieu de tout ça.

Le Solent est une langue étroite de mer entre 2 côtes, dont les bords arrivent particulièrement vite à ces vitesses-là et avec autant de vent.

On enchaîne donc virements de bord sur virements de bord sur virements de bord.

Les conditions sont musclées et la proximité de tant d’autres bateaux exigent une immense vigilance, il n’est pas rare que les bateaux entrent en collision et ce serait dramatique.

On donne tout, un sacré effort commun dans un état de concentration intense.

On sort finalement du Solent après quelques heures épuisantes et nous voilà en pleine mer (enfin loin des bancs de sable maléfiques) déjà bien rincées (dans tous les sens du terme…).

Une bonne chose de faite.

Le vent tardera à mollir et ces premières 24 heures seront intenses en choix stratégiques pour prévenir au mieux les bascules de courant si fortes en Manche…

Beaucoup de météo, de tactique, de routages, et donc très peu de sommeil.


La deuxième journée sera un peu plus calme et nous caressons l’espoir de pouvoir bientôt sécher un tout petit peu et éventuellement dormir...

Une belle option décidée par Morgane nous emmène à l’Ouest du DST des Scilly, alors que la plupart des concurrents passent par l’Est.

Mais au moment où une dizaine de bateaux ont commencé à nous suivre, et alors que le vent mollit encore un peu, nous constatons un souci dans la Grand Voile qui s’avère plus sérieux que prévu : une latte est cassée, l’empêchant de prendre sa forme et d’être efficace, et surtout menaçant d’abîmer le tissu.

Il va falloir affaler et réparer, pas d’autre option possible. Les autres bateaux en profitent pour nous doubler, mais à ce moment-là, la seule chose qui compte pour nous sera de pouvoir continuer la course et de limiter les dégâts.

Deuxième nuit en mer, toujours peu de sommeil à grapiller donc, puisque Morgane s’affaire sur une très longue et minutieuse réparation de latte pendant que je gère le reste.


Au troisième jour, les yeux qui louchent un peu, la Grand Voile et sa latte incroyablement réparée sont hissées à nouveau et le bateau file vers le Fastnet.

On souffle enfin, on se repose, on sèche provisoirement, on envisage la suite et on fait fumer le logiciel de routage. On mange aussi, quel luxe de pouvoir choisir entre Macaroni & Cheese et Hachis Parmentier ! Mais l’heure n’est pas à ces détails culinaires, on enchaîne la suite de l’histoire.

Minuit environ, à l’approche du tant attendu phare du Fastnet, monstre impressionnant par sa forme, son histoire, son emblême, sa localisation… et marquant pour nous la moitié du parcours avant de pouvoir faire demi-tour.

Nuit noire donc, illuminée seulement par les feux de mât des autres bateaux voisins et par les lumières de la côte irlandaise au loin.

Morgane vient de terminer une petite sieste avant que nous manoeuvrions toutes les deux pour enrouler le plus efficacement possible ce mythique passage.

J’étais à la table à carte à l’intérieur en train de vérifier un énième routage et je me lève pour retourner sur le pont.

À cet instant, je crie de douleur et de stupeur.

Sans avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait, je me suis encastrée dans une paroi à l’intérieur du bateau, tête la première.

Morgane, qui se tenait aux montants de la porte, a tout vu mais n’a rien eu.

Elle me dit que nous venons de heurter quelque chose dans l’eau.

Le fameux OFNI (Objet Flottant Non Identifié), qui se solde par un arrêt-buffet dans le jargon des marins.

Notre bolide qui filait tranquillement à 10 nœuds s’est stoppé net et tout a été projeté violemment vers l’avant, à commencer par ma tête.

L’urgence étant de vérifier l’état du bateau, puis d’enchaîner les manœuvres pour virer le phare, nous nous répartissons les rôles de manière parfaitement inéquitable : Morgane fera tout pendant que je gémirai tranquillement en fond de cale, un pain de glace sur ma tête diforme.

Méthode validée : nous voilà reparties quelques heures plus tard vers le Sud à un rythme de croisière (les cocktails et la piscine en moins).


Quatrième jour, Morgane et Frankenstein alternent les quarts dans des conditions plutôt agréables, d’abord à 14-15 nœuds au reaching (ha ha, je rajoute un peu de vocabulaire technique pour vous impressionner, mais sinon on s’en fout, ça n’a aucune importance dans l’histoire !) puis plus calmement au portant, ce qui nous laisse le temps de :

- sortir les tenues de plage (ou presque)

- pic-niquer (ou un truc vaguement apparenté)

- réaliser que la latte de Grand Voile a relâché.

Ça sonne donc la fin de nos courtes vacances, on reprend notre sens des priorités : affaler, perdre du terrain, extraire les morceaux de latte tant bien que mal, hisser notre voile diminuée de ses pleines capacités…

Et pour nous remercier de tous ces bons efforts, la nuit nous offre une pétole diabolique au franchissement des Scilly.

La pétole, dans le milieu, c’est la galère : la pétole qui rend fou. Pas de vent, niet, nada, walou.

À s’arracher les cheveux et ne pas savoir comment avancer au lieu de reculer…

Beaucoup plus pénible que la tempête finalement !


Nous survivons à cette Xième nuit (oui à ce stade et après m’être encastrée dans un mur, je commence à avoir du mal à compter jusqu’à 5 !) et heureusement le 5ème jour s’avère un peu moins coquin, de prime abord.

Nous profitons donc d’un long bord plus régulier, à part quelques changements de voiles à bien caler, pour nous refaire une santé : ça roupille et ça se nourrit, alleluia ! Ce jour-là, je crois que nous avons toutes les 2 réussi à grapiller 4 ou 5 heures de sommeil dans une tranche de 24 heures : un exploit !

Notre option météo consiste à viser le courant le plus fort pour nous propulser dans le Raz Blanchard et ainsi arriver en trombe au nord du Cotentin jusqu’à la ligne d’arrivée.

Que neni ! Les fichiers météos manquaient d’exactitude, on prend gentiment du retard sur notre routage et notre option risque d’être finalement une prison si on ne réagit pas immédiatemment : on risque de se retrouver à reculer au lieu d’avancer avec une bascule du courant qui arrive trop vite par rapport à notre avancée...

Pas le temps de mollir, on fait fumer les neurones, on imagine une nouvelle option, on fonce, on change de voiles, une fois, deux fois, trois fois et hop, nous voilà avec nos voisins le long des côtes qui nous emmèneront finalement à Cherbourg, après de longues heures sans vent à écouter les voiles faseyer et à admirer une voute céleste inimaginable de beauté.


On sait où on est, et on se rappelle très bien d’où on vient.

On savoure en silence ces instants de redescente émotionnelle.

On s’apprête à reposer le pied dans la réalité (brumeuse, certes, vu l’état de fatigue…).

Il va nous falloir du temps pour digérer et assimiler ce concentré de vie…

Mais là, on sait qu’on vient de se créer un sacré souvenir qui nous appartient à toutes les deux.


Après 4 jours, 16 heures et 30 minutes de course sans relâche, nous franchissons la ligne d’arrivée et qualifions ainsi notre équipage pour la Transat Jacques Vabre.

Le classement final n’est pas spectaculaire mais cette course est tout de même un véritable succès pour nous : un des rares équipages en double, féminin qui plus est, une qualification pour la Jacques Vabre, un bateau et un équipage ramenés en état plutôt correct, une première expérience ensemble qui annonce une suite prometteuse, de la confiance donc pour ce qui nous attend, et des axes de travail pour huiler encore les rouages qui nous emmèneront en Martinique !









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