JULIA VIRAT

GUIDE DE HAUTE MONTAGNE

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Il y a des sommets qui comptent...



Il y a des sommets qui comptent.

De ceux que l’on a au fond du cœur, au creux de soi.

Il y a à cela toutes les raisons du monde, propres à chacun(e).

Il y a cette vive émotion, faite d’une intimité que l’on a tissée avec ce lieu en particulier ou avec l’image que l’on s’en est faite.

Il y a ces moments forts de partage là-haut, remplis parfois seulement d’un silence qui en dit long, la buée qui s’accumule derrière les lunettes de soleil…

Il n’y a pas forcément besoin d’en parler, pas l’envie, pas maintenant. Ça attendra.

D’abord que nous retrouvions notre concentration d’alpinistes, et que ces heures d’effort et d’attention nous redescendent enfin au refuge qui signera la fin du round.

Puis que la bière tant méritée arrondisse les sensations et les souvenirs encore trop frais, que les langues se délient dans cette bienveillance faite de fatigue et de la proximité touchante de ceux qui ont arpenté la montagne ensemble, reliés par ce même bout de corde si symbolique…

Je rentre d’un voyage en Oisans où j’ai parcouru les longues arêtes de la traversée du Râteau puis celles de la Meije avec Élodie.

Nous avons partagé un sacré morceau d’amitié là-haut.

Avec pudeur mais sans équivoque.

Au début du voyage, lorsque nous avons quitté notre duvet au bivouac en haut des remontées mécaniques de la Grave, comme toujours bien trop tôt dans la nuit, les éclairs illuminaient le ciel au loin.

Il fallait faire sacrément confiance aux radars météo pour garder le cap.

Mais notre motivation suffisait pour ne pas céder aux doutes.

Ce jour-là, nous avons parcouru la longue arête qui relie le Râteau W au Râteau E avec une météo capricieuse, faite principalement de brouillard, de vent, de grésil… une belle ambiance sauvage et hivernale.

Avec par moment des trouées de lumière, voire même de ciel bleu, qui donnaient le sourire et une perspective bien différente.

Plusieurs fois, dans ce dédale de brèches et de pics, à la faveur d’une éclaircie furtive, je me suis exclamée en riant « Tiens, je me suis encore faite désorienter ! »

C’est fou ce que le brouillard nous leurre, la boussole personnelle qui divague.

J’ai été agréablement surprise par la qualité du rocher sur le fil de l’arête, et les ambiances en équilibre entre la face Sud et la face Nord du Râteau étaient juste incroyables !

Puis nous avons continué notre route par l’arête NE du Râteau, rejoint le glacier de la Meije, la brèche du même nom et trouvé le repos salvateur au refuge du Promontoire après une longue journée de montagne…

Le lendemain, comme toujours bien trop tôt dans la nuit, nous avons pris à la lueur de nos frontales la direction du sommet de la Meije par la longue arête du Promontoire qui emprunte des passages mythiques aux noms souvent évocateurs : le Pas du Crapaud, le couloir Duhamel, la dalle Castelnau, le Dos d’Âne, la dalle des Autrichiens, le Pas du Chat, le Cheval Rouge, le Chapeau du Capucin… On imagine facilement le théâtre des multiples tentatives d’ascension qui y ont eu lieu durant plus de 15 ans… Quelle ingéniosité pour finalement trouver dans cette muraille complexe les lignes de faiblesse permettant d’accéder enfin au sommet du Grand Pic de la Meije, si majestueux et élancé, en 1877 !

Et ainsi nous voilà toutes les deux sur ce sommet emblématique, à contempler l’horizon faits de lignes de crêtes successives et de l’incroyable enfilade des arêtes qu’il nous reste à parcourir pour rallier le Doigt de Dieu depuis le Grand Pic.

Et cette satanée buée qui se forme derrière les carreaux de nos lunettes.

Et cet instant d’amitié, cette étreinte qui dit tout, sans un mot.

Et ce temps, que l’on accepte d’arrêter un peu, encore un peu, juste ici et maintenant, malgré l’éternelle exigence des horaires à tenir en montagne.

Je parlerais bien de la suite de l’itinéraire, du rappel à l’escaper qui coince pour faire rire les connaisseurs, des dents grimpées et redescendues successivement, des horaires que l’on surveille à l’altimètre, de la fatigue accumulée et de l'altitude qui fait battre nos tempes, de l’état du glacier qui nous ramène au refuge de l’Aigle…

Mais finalement, tout cela, je ne m’en rappellerai pas.

Je garderai juste le souvenir de ce silence, de cette étreinte, de ce moment où les intimités se côtoient.

Merci Élo pour ce beau voyage ensemble.

Et bravo pour l’énergie que tu as mise à monter-descendre sans relâche tous ces cailloux…





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